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Entretien avec Jacques
Bénesteau
F. Aubral : Professionnellement vous êtes psychologue,
formé dans plusieurs universités. Vous êtes, à
Toulouse, chargé d’enseignement à l’Institut
de Psychomotricité de la Faculté de Médecine sans
discontinuer depuis 30 ans, et exercez également comme clinicien
au CHU depuis 1975. Faites-vous un lien entre votre vie professionnelle
et votre travail d’historien de la psychanalyse ?
J. Benesteau : Disons que j’ai eu plusieurs postes d’observation
privilégiés sur le monde « psy ». En naviguant
dans bien des milieux officiels de la psychologie et de la psychiatrie,
j’ai croisé nombres d’échantillons représentatifs
du genre, hélas ! Clinicien et enseignant, je me documente par
obligation professionnelle et morale, car je suis moi-même étudiant
perpétuel depuis 1969. Ce que mes études, mes lectures,
ces rencontres, et cette expérience m’ont finalement apporté,
dont ce livre révèle une petite partie, est qu’il
y a des discordances entre le statut du freudisme dans la société,
et les réalités passées et présentes. Dans
ces cercles de l’enseignement et des thérapies, du haut en
bas et jusque dans les esprits des jeunes bacheliers déjà
convaincus dès la première heure du lycée, avant
d’avoir ouvert un seul livre de psychologie moderne, une pensée
unique s’impose, implacable : la psychanalyse a toujours raison
sur tout, elle détient la vérité et en dehors d’elle
il n’est point de salut.
D’abord, j’affirme que les prétentions
hégémoniques de la psychanalyse, qui laisse croire qu’elle
possède la vérité et le monopole des connaissances
en psychologie, sont totalement usurpées. Depuis un tiers de siècle
on peut enseigner la psychologie moderne en négligeant tout le
freudisme. Il y a une rupture entre les sciences psychologiques, efflorescentes,
en constant progrès depuis 80 ans, et puis un freudisme stérilisé
dans l’œuf, qui n’a pas changé depuis un siècle.
Pas une seule des affirmations freudiennes n’a été
confirmée, ou elles ont été infirmées, et
leur application thérapeutique est un fiasco notoire. Pourtant,
malgré les démentis accumulés par les études
internationales depuis des décennies, en France il faudrait penser
qu’il n’est qu’une psychologie, la psychanalyse.
Je vois ensuite une dissociation entre d’un côté
l’omniprésence et l’arrogance des freudiens en France,
puis d’un autre leur disparition dans le monde. On peut parler,
du moins là où la liberté d’informer et de
penser règne, d’une irrésistible implosion dont la
France est protégée, jusqu’à présent.
Enfin je dis que l’histoire officielle du freudisme
est aujourd’hui reconnue comme frelatée et mensongère
au regard des documents qui — malgré les verrouillages des
archives et les désinformations — dévastent, année
après année, les croyances, les fabrications, les impostures
séculaires les plus tenaces. Notre vision de la psychanalyse ne
sera plus jamais la même, depuis que nous sommes au courant.
Ce qu’il y a d’extraordinaire est qu’à
l’heure des neurosciences, de la génomique et des thérapies
éclectiques modernes, notre pays est encore figé dans la
même position, comme si rien n’était acquis depuis
cinquante ans. C’est une paralysie mentale. En France les psychanalystes
continuent de caresser une illusion collective, dans un univers fictif,
hermétique et caricatural à l’image de la «
télé-réalité ». Ancrés dans leur
communauté virtuelle bien éloignée des réalités
du monde contemporain, les freudolâtres font tout pour se protéger.
Une ventilation de l’atmosphère ! Mais pendant combien de
temps encore ?
FA : Pensez-vous qu’une critique radicale de la psychanalyse
comme thérapie invalide la théorie freudienne dans son ensemble
en matière de psyché ?
JB : Théoriquement oui. Mais en fait ça ne lui
a jamais causé aucun mal, depuis un siècle.
Selon Freud, les améliorations et les guérisons
par la psychanalyse ne peuvent être obtenus par aucun autre procédé.
Et il a toujours vu dans les effets de son « traitement »
la validation de ses théories. Aucun de ses patients n’a
pourtant été guéri par sa méthode. Et comme
je le rappelle dans Mensonges, les dernières soixante
années d’études sur les effets des psychothérapies
ont invariablement montré que la psychanalyse n’était
pas plus efficace que la suggestion, sinon moins, sans compter son coût,
sa durée, ses effets délétères. C’est
de longue date de notoriété publique. Récemment encore,
un rapport de l’INSERM faisant le bilan de 1 000 études comparant
plusieurs types de psychothérapies alignées sur de mêmes
critères, n’a fait que confirmer ce que nous savions déjà
depuis des décennies. Bref, en toute logique, ce seul argument
factuel aurait dû évincer ces prétentions thaumaturgiques
et théoriques. Ce n’est pas le cas.
Par contre les psychanalystes réagissent avec violence.
Un analyste a affirmé (L’Express, 23-02-2004), que
les thérapies non-freudiennes « sont des méthodes
cruelles » et que le thérapeute se pose « en chef de
commando ». Un autre (Libération, 21-04-2004) compare
« les nouveaux barbares » du rapport de l’INSERM ...aux
nazis qui ont brûlé les livres de Freud ! Selon E. Roudinesco
(Le patient, le thérapeute et l’État) les
thérapies comportementales et cognitives « ont plus à
voir avec les techniques de la domination mises en œuvre par les
dictatures ou les sectes qu’avec les thérapies dignes de
ce nom ». Ces psychothérapies traitent les gens « comme
des rats de laboratoire », et « la cruauté des hommes,
décidément, est sans limite ». Pour ne rien oublier,
elle ajoutera (France-Inter, 28-05-2004) que les psychothérapies
comportementales sont « des méthodes fascistes ».
Je connais nombres de psychothérapeutes non-freudiens
tout à fait respectables, et respectueux des patients et de leurs
familles. Je n’en dirais pas autant de certains analystes. Notez
que je ne cherche pas à défendre ici les thérapies
cognitivo-comportementales, auxquelles les freudiens voudraient réduire
les psychothérapies non psychanalytiques en les vouant aux gémonies
de façon indigne et mensongère.
Le problème ici est que, plutôt que de modifier
leurs thèses favorites ou de quitter leur dogme comme ils auraient
dû le faire s’il est montré qu’il est faux, ils
préfèrent recourir à l’insulte. Ce qui est
consternant, mais révélateur, est que ces donneurs de leçons
et conseillers en vertu continuent d’accabler ceux qui révèlent
les évidences.
FA : Vous n’êtes ni médecin, ni psychiatre,
ni psychanalyste, ni probablement psychanalysé, éminente
qualité que je partage avec vous. Que répondriez-vous à
des psychiatres-psychanalystes qui refuseraient de vous lire au seul motif
que, d’après eux, votre démarche procède d’«
une jalousie bien connue » tenant à des « questions
de hiérarchie dans les institutions hospitalières »,
un « règlement de compte, en fait, comme il y a régulièrement…
» ?
JB : Leurs propos me rappellent ce film, Tatie Danièle,
dont le message publicitaire disait, je crois : « elle ne vous connaît
pas, mais elle vous déteste déjà » ! Ils ne
savent rien de Bénesteau, sauf qu’il faut « déjà
» le détester, et surtout ne pas lire son bouquin. Quand
on est privé d’argument il est commode de dénigrer
la personne.
Depuis un siècle, on connaît la ritournelle.
Le critique de la psychanalyse aurait des motifs personnels morbides,
une résistance personnelle névrotique et des comptes personnels
pathologiques à régler. Ou bien vous succombez au freudisme,
ou bien vous êtes fou. Dans tous les cas, vous devez vous allonger
sur le divan, et ça tourne en rond, dans le vide. Cette logique
est proprement sectaire. Le dogme a toujours raison et le critique toujours
tort. Le contestataire est non analysé, ou mal analysé,
son cas réclame le traitement analytique ou sa répétition,
bla bla bla — jusqu’à quand ? La diabolisation est
un procédé de fanatiques, comme vous savez : quand on a
rien à dire, les charges ad hominem font diversion et
tiennent lieu de réponse, avec ici les mines antipersonnelles conformes
à la qualité des missionnaires de l’inénarrable
Armée du Phallus.
Ces gens sont prévisibles et nous renseignent davantage
sur leurs habitudes que sur le contenu intellectuel d’un travail.
Ils sont lourds ! Par ces incantations d’exorcistes, ils tentent
de se donner les raisons de ne pas se renseigner, de ne pas changer d’avis,
et de dissuader quiconque de le faire. Les lecteurs honnêtes, eux,
n’ont relevé aucune allusion, même indirecte, à
des griefs personnels. De toutes façons, ces affirmations grossières
et dérisoires n’apportent rien, ne répondent à
rien, et avec ces enfantillages on est loin des anathèmes dont
j’ai été l’objet.
Le livre a paru à l’automne 2002, nous sommes
en décembre 2004, et j’attends toujours d’entendre
un seul argument articulé sur un seul élément du
livre. En revanche le flot des injures a bouillonné, et tout le
répertoire des vociférations diffamatoires m’est parvenu.
C’est la méthode de l’invective, dont j’ai été
victime après d’autres. Elle substitue à l’argumentation
honnête et prudente le bréviaire de la honte, qui convient
aux préoccupations de notre temps. Ces manières sont prévisibles
au regard de l’histoire d’un mouvement qui a rejeté
tout contestataire vers les catégories infamantes. Elles confirment
les dossiers « sacrilèges » ouverts dans Mensonges
Freudiens, et dont il ne faudrait pas dire un seul mot. Ce faisant,
le débat ne s’élève pas, et ces gesticulations
sont chargées d’empêcher qu’il ait lieu, sur
des évidences que dissimulent la rhétorique et la censure
des derniers freudolâtres. Voilà leur truc : il faut à
tout prix taire que le dogme a été dès l’origine
une déroute thérapeutique et théorique, puis évacuer
toute information qui prouve la débâcle. Car il faut que
les fidèles et la clientèle continuent d’ignorer qu’on
les manipule, et ralentir l’irrésistible disparition du psychanalisme
et des freudiens. C’est une question de survie. Plus la décadence
s’accuse, plus elle est connue, plus leur colère dévoile
l’immensité de leur faiblesse.
FA : Que votre livre suscite chez certains mouvements d’humeur
et colère, on peut donc le comprendre. Mais pour peu que l’on
se donne la peine de le lire sans a priori, il est difficile
de lui contester sa qualité évidente de travail d’historien.
Comment expliquez-vous que sur quatorze éditeurs français,
pas un n’ait osé le publier ? Avez-vous une idée sur
leurs raisons et pourquoi à votre avis les médias classiques
en matière de livres dont le métier est d’informer
les lecteurs n’ont pas daigné en France lui faire écho
?
JB : Comment, dans notre culture, lire un tel brûlot
« sans a priori »…? Ce n’est pas possible
à mon avis. Il est vrai que 14 maisons d’éditions
françaises, et une en Belgique, l’avaient d’abord refusé.
Mais l’éditeur bruxellois Pierre Mardaga et son directeur
de collection, le professeur Marc Richelle, l’avaient accepté
seulement trois jours après réception, au milieu du troisième
chapitre. Puis le livre a obtenu le premier prix de la Société
française d’histoire de la médecine et à l’unanimité,
grâce à un historien de la psychiatrie. Ensuite il a été
salué dans plusieurs pays anglo-américains et scandinaves,
au Canada, etc. Il est maintenant présent au catalogue d’une
quarantaine de bibliothèques universitaires en Europe. Bref, si
je comprends bien, et d’après ce qu’on m’a dit,
ces rejets délibérés n’avaient rien à
voir avec la qualité littéraire ou historique de l’ouvrage.
Il est d’autres raisons moins avouables.
Le fait est que la majorité des comités de lecture
sont investis depuis des décennies par la conviction freudienne,
sinon par l’adoration du divan, et qu’il n’était
pas de leur intérêt de le faire paraître. Pourquoi
donc ? Il y a, bien sûr, les répugnances personnelles, ou
la sidération de quelques-uns devant les révélations
contraires aux dogmes sacrés qu’ils ont toujours défendus,
dont ils sont incapables de se défaire, ou encore les réseaux
de copinage dont il leur faut respecter les engagements. Mais on doit
également tenir compte des enjeux commerciaux. Car le freudisme
est un business comme un autre. Dans le monde de l’édition
comme ailleurs, c’est en tout cas une manne très lucrative.
Je ne suis pas le seul à penser qu’ils ont pu voir dans ce
livre un danger pour cette prospérité. On ne peut pas dignement
vanter ensemble Mensonges freudiens, histoire d’une désinformation
séculaire, et, disons, le grand succès populaire Freud
a toujours raison… Dans l’édition « Freud
» est comme « Napoléon » : sur la couverture,
ces noms font vendre des collections entières et le filon ne doit
pas se tarir. Mais le péril est dans la demeure et la situation
pourrait bien se retourner brutalement, car des éditeurs malins
finiront par comprendre que leur gagne-pain peut s’agrémenter
de nouvelles tartines juteuses d’un goût moins rance.
D’un autre côté, l’éditeur
avait dès parution adressé plus de cent spécimens
en service de presse aux grands périodiques « institutionnels
» les plus connus, quelquefois à leur demande expresse, et
pas un d’entre eux n’a mentionné son existence. Sans
doute parce qu’il fallait continuer à valoriser les publications
pro-freudiennes. Certes, des journaux spécialisés en ont
fait état, tel Le Quotidien du médecin, ce qui
a déclenché des tonnerres d’imprécations. La
revue La Recherche lui a consacré une page courageuse,
mais prudente, en décembre 2002. Pour l’anecdote ce journal
publia en mars 2003 la réaction intéressante d’un
« lecteur ». Avant d’agresser le rédacteur du
commentaire et de se plaindre que La Recherche ait osé
le diffuser, ce psychologue avoua ne pas avoir lu Mensonges freudiens,
en ajoutant qu’il savait déjà ce qu’il contenait
sans l’avoir ouvert. Les Tatie-Danièle sont décidément
inépuisables.
Qu’on fasse la politique du silence éditorial
sur mon bouquin ne m’étonne guère. C’est la
démonstration de son contenu, et de ce que fut la politique freudienne,
à savoir une désinformation par la soustraction de l’information
qui peut nuire à une idéologie, et à un système
de pouvoir.
FA : Aujourd’hui, qu’est Freud pour vous ? Faut-il
le sortir des encyclopédies et le classer parmi les charlatans
de l’histoire ?
JB : Sigmund Freud fut à mon avis, comme pour Robert Wilcocks
et Frederick Crews, un génie de la rhétorique, et nous n’arrêtons
pas de dénicher les preuves de sa monumentale prestidigitation.
L’être humain marche, non pas au nom de la vérité,
mais sous la pression de la croyance. Il en a besoin. C’est vital.
L’irrationnel lui confère une énergie colossale, souvent
pour le pire, quelquefois pour le meilleur. Et Freud a su fabriquer le
mythe exact qui convenait à une époque, le valoriser, l’insérer
dans toute une culture, et mobiliser des foules autour de lui. C’est
admirable.
Il appartiendra aux spécialistes des croyances, sinon
des religions, de comprendre comment une telle mythologie a pu s’épanouir
si longtemps dans nos consciences et si profondément dans la société.
Pour le reste, la science a condamné l’édifice avec
autant de vigueur que les historiens qui se sont penchés sur ce
mouvement, ses mensonges et ses légendes. Mais la science rationnelle
n’a aucune prise sur les croyances, qui, tels les dieux de l’antiquité,
ne meurent que par l’usure du temps, la disparition des prêtres
et l’oubli. Un jour vient où l’on n’en parle
plus, voilà tout.
Donc, pour répondre à votre question, sans être
sûr de ma réponse, je dirai que le freudisme, et non Sigmund
Freud, disparaîtra des encyclopédies, non quand on aura compris
qu’il était faux, mais quand on aura cessé d’y
croire. Quant à l’homme Freud, un jour viendra peut-être
où la condamnation morale sera prononcée ici, comme c’est
déjà fait ailleurs, et il sera peut-être placé
à côté des charlatans comme certains le pensent. Mais
quel talent !(1)
1-On visitera avec intérêt le site : www.psychiatrie-und-ethik.de
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