Frappes chirurgicales
Dumitru Tsepeneag

 

Quia absurdum…

On pose de moins en moins la fameuse question : pourquoi écrivez-vous ? D’habitude, on la posait en début d’année, et pas seulement dans les revues exclusivement littéraires, mais aussi dans les journaux généralistes, par exemple dans Libé. Depuis quelque temps je ne la vois plus. Nulle part. C’est parce que, de nos jours, la réponse devient de plus en plus évidente ? Je ne crois pas… Au contraire ! Du temps de Sartre, oui, il y avait deux camps qui se formaient autour de cette question. Les discussions fusaient dans les médias, dans les cafés, pendant les dîners en ville. Tout un chacun donnait son opinion, participait passionnément aux débats. Mais c’était le temps de l’engagement, de la littérature engagée. C’en est fini depuis belle lurette !...
Pourquoi écrit-on ?
On se le demande, en haussant les épaules. Éventuellement, on se dit : qu’est-ce que c’est que cette question… C’est ridicule ! C’est une question pour les adolescents. Pour les amateurs. On ne va pas perdre le temps avec une question tellement galvaudée…
Parfois on posait autrement la question, un peu en biais : pour qui écrit-on ? À qui s’adresse l’écrivain quand il prend sa plume ? Et subsidiairement : avez-vous peur du blanc ? (du blanc du papier, j’entends). Vous inhibe-t-il ?
Foutaises ! s’exclamaient les poids lourds du métier, les chevronnés de l’écriture. Écrire, c’est une activité comme une autre. On s’adresse à tous ceux qui savent lire, au plus grand nombre, quoi ! pourvu qu’ils acceptent de se passer de leur télé quotidienne. Une petite heure, allez ! Un quart d’heure par-ci, par-là, dans le métro, dans le train… Ou bien dimanche matin quand la télé est accaparée par les enfants.

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On n’a jamais lu autant, en Roumanie, que pendant la dernière décennie du règne de Ceausescu. Que vouliez-vous qu’ils fissent, les gens, s’il n’y avait que deux chaînes de télévision qui ne fonctionnaient pas plus de deux ou trois heures par jour ? Et la moitié du temps était consacré à la propagande du régime. Sur le petit écran, on ne voyait que des reportages festifs dans les usines ou la figure du Grand Conducator en train de visiter le pays ou de haranguer les foules.
Les gens préféraient lire. Et même si les livres étaient moins nombreux que maintenant, on comptait beaucoup plus de lecteurs.
Tandis que de nos jours on a des dizaines et des dizaines de chaînes locales ou captées par satellite. Les gens rentrent du boulot et se précipitent vers le téléviseur. Et les chômeurs ? Et bien les chômeurs regardent davantage. Ils ne sont pas obligés d’interrompre pour aller au travail. Autrement, ils sont comme tous les autres : ils mangent devant le téléviseur, ils lisent parfois le journal ou font l’amour devant cette boîte magique qu’ils ne lâchent des yeux que pour aller aux WC.
Remarquez, de ce point de vue, la vie des Roumains ressemble furieusement à celle de nous autres Européens.

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J’adore le pessimisme de Michel Deguy. Dans son dernier écrit, Au jugé, Galilée, 2004, il s’y livre à cœur joie. Il y a une sorte de jubilation dans l’expression de son amertume qui rappelle Cioran et Beckett. Il appartient, lui aussi, à cette race de « desperados » de la pensée qui vivent et écrivent quia absurdum. Cette expression fut attribuée d’abord à saint Augustin, mais en réalité elle fut lancée par Tertullien à propos de la foi chrétienne. Il ne faut pas la traduire par (je crois) bien que ce soit absurde, mais, au contraire, si j’ose dire : (je crois) justement parce que c’est absurde.
De même, l’attitude de nos pessimistes modernes ou plutôt post-modernes. Ils continuent d’écrire car justement tout semble de plus en plus absurde. Et surtout le fait d’écrire…

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Cap au pire ! ! s’exclamait Beckett
Michel Deguy juché sur son vélo marmonne la même chose.

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Pour la petite rentrée de cette année, celle de janvier, P.O.L. a lancé le roman de Julie Wolkenstein, Happy end. J’avais lu d’autres romans de cette auteure et je connaissais son habileté de mettre en place un dispositif narratif raffiné et convaincant en même temps. Le suspense n’est pas sa seule ficelle, mais elle ne se prive pas de la transformer en corde pour ligoter le lecteur et l’empêcher de rallumer le téléviseur et d’oublier son livre sur le bord d’une table.
Il y a du suspense, mais il n’y a pas vraiment un sujet à suspense. On devrait parler d’un suspense d’écriture : le lecteur est informé au compte goutte et, lorsqu’il se réjouit d’en savoir un peu plus sur un personnage, on passe à un autre et on reste plus ou moins bredouille. Ainsi pendant six petits chapitres au cours desquels six personnages se meurent, chacun dans son chapitre ou dans le chapitre suivant. Six personnages qui auraient besoin d’un narrateur fédérateur, six personnages à la recherche d’un auteur qui finit d’ailleurs par arriver. En fait, c’est le même, Éliane, la survivante, qui comme par hasard est écrivaine. D’habitude, elle écrit des romans plutôt légers, avec happy end obligé, mais cette fois-ci elle ne s’adresse pas à un public, mais à Brigitte, la fille de ses amis morts tout comme les autres. Éliane avait sauvé Brigitte atteinte d’une maladie rare, un purpura fulminans, à la suite de laquelle elle a perdu ses doigts et il ne lui reste que des moignons.
Le roman devient efficace au moment où la narratrice renonce au ton objectif de la troisième personne et se met à égrener ses souvenirs. Maintenant elle tient dans ses mains tous les fils et peut s’attarder sur tel ou tel personnage ou bien sur une scène plus que sur une autre. Les premiers chapitres sont alors inutiles ? Pas du tout et toute l’astuce est là : la première partie offre les repères dont on aura besoin plus tard, pour tresser les fils de la narration en ajoutant par-ci, en modifiant par-là : le visage du lecteur s’illumine. Il a résisté à la tentation de fermer le livre en déclarant que c’est trop compliqué et maintenant il est récompensé.
En ce qui me concerne, moi j’ai pris mon pied bien avant, dans le puzzle de la première partie. Dans un roman, ce qui me passionne plus que le sujet, c’est comment on arrive à le faire naître, par quelles modalités et en quoi consistent les éventuelles petites innovations et leurs ficelles qui pendouillent pendant la lecture.
L’ambiance est morbide ? Oui, mais elle est, je ne sais pas comment dire : discrètement morbide, calmement, posément. En crescendo. Et puis c’est normal qu’elle soit morbide, comment peut-il en être autrement puisque, dans quelques années, le niveau des océans aura monté et la mer aura rongé les terres basses un peu partout, pas seulement au Bangladesh, mais aussi chez nous, en Normandie. Car c’est en Normandie que le narrateur tente de faire « de sa mémoire une digue », aussi dérisoire soit-elle.
Le roman de Julie Wolkenstein est l’un des premiers qui, en dehors de la littérature SF, intègre la catastrophe écologique. En général, la plupart des humains refusent d’y penser. Dans le cas présent, l’intégration est franche, naturelle et en même temps subtile. Je veux dire que l’approche de cette catastrophe n’est jamais montrée du doigt, jamais théorisée : elle est diffuse, ses effets sont mentionnés en passant, bien qu’ils contribuent d’une manière décisive au climat lourd du livre.
Et le titre alors ?
Je ne veux pas croire que ce soit seulement un clin d’œil ironique à l’adresse du lecteur. Le roman finit avec un souvenir de jeunesse : un bain de mer, la nuit, comme un exploit dérisoire mais réconfortant. La mémoire, oui, ça sert à quelque chose.
On écrit pour se défendre ? On écrit pour pouvoir attendre, sans trop désespérer, le seul événement capital qui, pour tant d’autres tout autour, est déjà arrivé…

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... « la biosphère est engagée dans un processus de dégradation continu et, à l’échelle historique, rapide. Plus stupéfiant encore est le constat parallèle : l’humanité dédaigne la crise écologique. Nulle part on n’observe de changement réel des politiques économiques intégrant ce phénomène, qui est, derrière le chaos des événements et des fureurs, un déterminant majeur de la phase historique qui est la nôtre ; nulle part on n’observe de réel changement des comportements collectifs » (extrait d’un article publié dans Le Monde par Henri Kempf).
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Toujours Michel Deguy :
« J’ai failli écrire : la vérité n’est pas faite pour les hommes. »
Il veut sans doute dire que la vérité n’est pas faite pour les individus humains ; elle est réservée à l’espèce (= Dieu ?), à cette essence de l’humanité qu’aucun individu, fût-il le plus savant et le plus sage, ne peut contenir dans son intégralité. Cette essence (= Dieu ?) est diffuse, invisible et disputable.
Comme la vérité (= Dieu ?).
Depuis quelque temps, on accorde trop d’importance à l’individu ou bien à des groupes d’individus qui se forment et résistent en communauté pour des raisons surtout religieuses. Et on oublie l’essence, l’essence humaine, la seule qui ait vraiment progressé depuis l’invention de l’écriture. Je rappelle l’avertissement de Platon qui avait deviné le décalage croissant entre l’individu et l’essence humaine. Ce décalage était devenu flagrant déjà au xxe siècle. Les horreurs du régime nazi et l’échec de l’utopie communiste ne s’expliquent pas autrement : l’individu humain n’est pas à la hauteur des moyens que l’humanité a su créer et garder, il n’est pas compatible avec les idées les plus riches et les plus généreuses que l’espèce humaine a engrangées au bout d’une longue évolution. Celle-ci a été possible grâce aux moyens de conservation qu’on a inventés, en commençant par l’écriture. L’individu ne pouvait pas évoluer tout autant. Il utilise des appareils et des outils dont le mécanisme lui reste plus ou moins énigmatique. Il ne le comprend que superficiellement. Et c’est tout à fait normal qu’il en soit ainsi. Génétiquement, l’homme n’a pas vraiment changé. Ce qui a changé, c’est la mentalité de la société et, surtout, l’horizon du savoir. La quantité de connaissances que l’humanité a accumulée est immense. Mais il s’agit d’un acquis que l’humanité sait garder et transmettre d’une génération à l’autre, mais l’individu n’est capable de s’en approprier qu’une infime partie. Chaque individu qui sort de l’océan de l’ignorance générale ne peut devenir qu’un spécialiste, c’est-à-dire un connaisseur d’un domaine très étroit. Autrement dit : une fourmi. Mais une fourmi qui a les prétentions d’un éléphant…

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On entend de temps en temps cette dénégation qui clôt une critique de la société ou de la politique américaine : est-ce de l’américanisme ? Nullement !
Cela me rappelle les précautions rhétoriques que l’on prenait dans les pays de l’Est, du temps du communisme, lorsqu’on parlait de l’Union Soviétique et qu’on osait une toute petite réserve.
C’est vrai, être anti-américain ne veut pas dire détester les citoyens américains pris individuellement. Quoique… On dit qu’on a les dirigeants qu’on mérite. Surtout quand on les élit démocratiquement. Ce n’est quand même pas un pur hasard si George W. Bush a été élu et réélu. La fameuse mentalité américaine dont on pouvait dire autant de bien que de mal a viré au bushisme. Ce ne sont pas les droits individuels qui sont menacés, et c’est pour cela qu’on ne peut pas parler de fascisme. Quoique… Les individus, qu’ils aient ou non voté pour Bush, sont indirectement menacés par la politique impérialiste et anti-écologiste de leur gouvernement.

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Non seulement on ne cesse de nous rebattre les oreilles avec les droits de l’homme (de l’individu), mais si on réfléchit un peu plus on constate qu’en réalité ils sont partout bafoués. Même chez nous ? De plus en plus chez nous !...
Depuis quelque temps, ils entrent en conflit avec les droits issus du « politiquement correct », qui protègent diverses catégories de citoyens comme les homosexuels, les handicapés, les femmes au-delà de la loi commune. Une protection spéciale contre les injures et contre toute « incitation à la discrimination ». En fait, une protection contre l’opinion de l’autre. Contre le droit à la libre expression.
La Commission nationale (consultative) des Droits de l’homme a, cette fois-ci, réagi en demandant le retrait du texte de la loi :
« Parce que c’est l’être humain en tant que tel et non en raison de certains traits de sa personne qui doit être respecté et protégé, la CNCDH émet des réserves sur la multiplications de catégories de personnes nécessitant une protection spécifique… Légiférer ainsi risque de se faire au détriment des autres et, à terme, de porter atteinte à l’égalité des droits. »
Le gouvernement ne s’en est pas ému et a gardé l’essentiel de la loi. C’est vrai, en France, le délit d’opinion existait déjà. Mais comme une exception, pour réprimer le racisme et l’anti-sémitisme. Ou pour protéger l’enfance. Avec la nouvelle loi qui protège les catégories déjà mentionnées, on ouvre la porte à d’autres catégories qui vont demander à être spécialement protégées, au prix même de la liberté d’expression : les obèses, les femmes enceintes, les femmes trop maigres, les Belges, les sourds, les myopes, les Américains, les barbus, les chauves, les Corses, les automobilistes, les automobilistes qui sortent de leur voiture et crient enculé !, les piétons, les Italiens qui font leur doctorat à Paris, les hommes politiques, les politiciens qui veulent devenir président de la République, les grand-mères, les Roumains… Et même les auteurs d’autofictions ! On ne pourra plus rigoler devant une femme auteur d’autofictions qu’on voit à la télé. Encore moins si elle est Belge ou si elle a un nom qui commence par A. Il ne faudra plus juger les autres, ou alors il faudra garder le jugement pour soi, le chuchoter sur l’oreiller et seulement si on est seul dans la pièce.
Une loi qui pousse à la solitude…
Et l’espèce ? Quelle loi protège l’espèce humaine ?

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Ce matin, je cherche désespérément un moyen pour sortir de mes pensées noires qui me persécutent jour et nuit. Et ça s’aggrave… Il se trouve qu’hier soir j’ai vu à la télé Philippe Sollers. C’est sans doute plus supportable que de le lire… Quoique… Pompeux et ridicule comme un dindon, de temps en temps, au lieu de parler, il se marrait. Son sourire forcé se transformait en gloussement, sa gorge se déployait, sa rate se dilatait. J’ai compris. Il faisait des efforts pour communiquer avec le grand public. Ni le caméraman qui le voit trop souvent, ni moi, nous n’avons esquissé le moindre sourire. Je suis resté impassible. Je n’ai pas fait des commentaires. J’ai seulement pensé : non, ce personnage pitoyable m’enfonce encore plus dans le noir le plus noir.
Et j’ai rêvé de lui toute la nuit. Il demandait à être protégé contre les ignobles pamphlétaires qui sèment la zizanie dans les lettres françaises et troublent l’ordre dans notre société de consommation. Je protestais : je suis innocent, car personne ne me lit…
Petit à petit, je finirai par perdre tout humour, mon désespoir deviendra impoli.

 

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Pourquoi écrire ? Pourquoi continuer d’écrire ?
Cette question, Giscard d’Estaing a dû se la poser après avoir écrit un seul livre. Un seul roman, et il a arrêté. Sec, comme on arrête de fumer. Et puis il a tenu bon pendant plus de vingt ans.
Il méritait une récompense : au mois de décembre de l’année dernière, le président Giscard d’Estaing a été reçu à l’Académie française.

Dumitru TSEPENEAG

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