Jean-Pierre Longre Agota Kristof, L’analphabète, récit autobiographique, Éditions Zoé, 2004.
Dans Le Grand cahier, premier volume de sa trilogie romanesque
composée aussi de La Preuve et Le Troisième
mensonge, Agota Kristof fait écrire aux deux jumeaux, narrateurs
et protagonistes se donnant à eux-mêmes — outre leurs
exercices d’endurcissement (du corps et de l’esprit), de mendicité,
de surdité, de cécité, de jeûne, de cruauté
— des leçons de « composition » : « Pour
décider si c’est “Bien” ou “Pas bien”,
nous avons une règle très simple : la composition doit être
vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que
nous entendons, ce que nous faisons. Par exemple, il est interdit d’écrire
: “Grand-Mère ressemble à une sorcière”
; mais il est permis d’écrire : “Les gens appellent
Grand-Mère la Sorcière.” » Et quelques lignes
plus loin : « Les mots qui définissent les sentiments sont
très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en
tenir à la description des objets, des êtres humains et de
soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle
des faits. » L’œuvre romanesque d’Agota Kristof est une œuvre
du passage de frontières intérieures et extérieures,
une œuvre de l’exil en soi et hors de soi, une œuvre violente
et impitoyable. En lisant L’Analphabète, on devine
combien l’auteur a mis de soi dans l’œuvre romanesque
; on devine aussi dans l’autobiographie des résonances qui
la mettent au niveau de profondeur des ouvrages de fiction ; de profondeur
et d’ampleur. Car c’est là l’un des intérêts
majeurs : d’un court récit, faire à la fois un itinéraire
européen aux dimensions spatiales — Hongrie, Autriche, Suisse
— et un cheminement personnel aux dimensions subtilement humaines
et aux échos gravement harmonieux ; bref, une voix narrative particulière,
une vraie autobiographie d’écrivain. Un écrivain « analphabète » ? Le titre paradoxal
annonce la fin même du récit, où se pose la question
taraudant sans doute tous ceux qui écrivent dans une langue non
« maternelle ». Les dernières lignes, avec les mots
de l’évidence, l’énoncent clairement : Jean-Pierre LONGRE |