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Corina Mersch
La fille du hussard
Marie Nimier, La Reine du silence, Gallimard, 2004. 170 p.,
14,50€
Décidément, Marie Nimier est « fille de ça,
d’un conte de fées qui se termine mal ». Longtemps
elle aura refusé d’imaginer la fin de l’histoire, en
se cachant les yeux comme les enfants qui veulent disparaître :
« ça » ne la regardait pas. Mais un jour il y eut cette
envie soudaine d’ouvrir un passé à double battant,
ce besoin impérieux de rompre le silence. « Mon père
a trouvé la mort un vendredi soir, il avait 36 ans. [...] La voiture
roulait sur la file de gauche lorsqu’elle vira à droite en
freinant sans que rien puisse expliquer ce brusque écart de conduite.
»
C’est en 1962 que la fameuse Aston Martin DB4 de Roger Nimier s’est
écrasée contre le parapet du pont qui enjambe le carrefour
des routes nationales 307 et 311, à quelques kilomètres
de Paris. L’urgence de ce destin éclair semble avoir forcé,
rétrospectivement, l’un des écrivains les plus doués
de sa génération à publier « une série
de romans frappés de ce même caractère insolent. »
Comme elle voit l’accident au ralenti — un cauchemar déjà
vieux de quarante ans — Marie, sa fille, pourrait en faire tout
un roman. Un puzzle où les mots s’ordonneraient autour de
la pièce manquante, la pièce égarée, la pièce
retrouvée, « sans qu’aucun plan, aucune stratégie
d’écriture n’ait présidé à ce
résultat ».
Pour se libérer de la sensation de tomber dans un trou sans fin,
« telle Alice dans le terrier du lapin », Marie Nimier ose
enfin une reconstitution qui est, en même temps, une mise en scène
de l’univers « chaviré » de sa petite enfance.
Il s’agit là, paradoxalement, de recomposer le visage d’un
père « trop tôt disparu qu’on admire à
défaut de l’aimer » pour mieux le garder à distance,
« tant il est difficile de vivre avec un fantôme ».
Revue et annotée par sa fille, la biographie de Roger Nimier semble
prédestinée à l’ellipse et au raccourci : d’origine
bretonne, il naît et vit à Paris, fait de brillantes études,
s’engage en 1944 dans le 2e régiment de hussards, entre en
littérature et meurt dans un accident d’automobile. Deux
images se superposent dans la mémoire, comme une erreur d’impression
qui rendrait leur lecture impossible : les exploits de l’écrivain
et les défaillances du père. Au-delà des anecdotes
qui émaillent la légende — l’amour des armes
et des uniformes, des belles femmes et des voitures de course —,
il y a tout de même l’histoire littéraire. «
Royaliste version d’Artagnan », Roger Nimier prend à
rebours ce qu’il considère comme « le prêt à
penser de son époque », cette intelligentsia de gauche à
laquelle s’opposent ceux que l’on surnommera les Hussards
: un Antoine Blondin, un Michel Déon, un Jacques Laurent.
Pour les adolescents qui, comme Marie, criaient dans les manifestations
« Flics, fascistes, assassins », Roger Nimier appartenait
indiscutablement à un passé dont ils voulaient faire table
rase. La jeune fille en colère aurait toujours pu se défendre
en nuançant ses positions, ressortir l’épithète
« anarchiste de droite », bien utile en ce genre d’occasions,
mais qu’aurait-elle répondu si l’on avait appris que
« l’ignoble Louis-Ferdinand » — également
connu sous le nom de Céline —, l’auteur des Bagatelles
pour un massacre, l’avait fait sauter sur ses genoux, et pis,
qu’elle gardait de ses visites à Meudon un souvenir merveilleux
?
Lorsqu’elle devint comédienne, Marie se dit qu’elle
aurait préféré jouer le rôle classique de la
fillette assise sur les genoux de son papa, mais hélas, la case
« portraits de famille » était oblitérée
dans son cerveau… Aujourd’hui, tant qu’à faire,
elle préfère appeler un chat un chat et Roger Nimier un
homme « physiquement dangereux ». Somme toute, mieux vaut
un père mort qu’un père qui menace de vous arracher
à votre mère que vous adorez. Un père qui éventre
les canapés. Un père qui essaie d’étrangler
sa femme puis revient le lendemain avec une brassée de roses. Comment
passer l’éponge sur tant d’actions de « sadisme
ordinaire » signalées par les amis de Roger Nimier «
comme étant sa marque de fabrique, son petit défaut charmant
» ?
Un beau jour, Marie s’empare d’une boîte d’archives
remplie de courriers envoyés à son père par des admiratrices,
boîte longtemps entreposée dans les sous-sols des éditions
Gallimard, ensuite casée chez son frère en-dessous du lit
: « Drôle de compagnie. Dormir sur un matelas de lettres d’amour
et de détresse. Des lettres adressées à son père
disparu. Il y a de quoi se lever courbatu. » Pourquoi retient-on
certaines choses en apparence anodines, alors que des pans entiers du
passé tombent dans l’oubli ? A posteriori, chaque
détail devient significatif : l’année où Roger
Nimier, âgé de 29 ans, décide brutalement d’arrêter
d’écrire — en se disant, peut-être, qu’il
a raté le train de la modernité — est celle où
Barthes signe Le Degré zéro de l’écriture,
celle où Robbe-Grillet publie Les Gommes.
Parmi les rares objets laissés par son père —
une montre à gousset, un stylo à pompe dont la plume penche
à droite (forcément à droite, noteront les mauvaises
langues) —, Marie garde cette carte postale où son père
lui pose une question digne du Sphinx : « Que dit la Reine du silence
? », énigme cruelle et envoûtante qui résume
toute la difficulté du « métier d’enfant ».
Que pourrait bien dire la Reine du silence « sans y perdre son titre,
et l’affection de son papa ? » Condamnée au mutisme,
la frêle Marie aura passé plus d’un quart de siècle
à taire, à gommer, à nier l’existence de son
père : « Roger Nimier, ou comment s’en débarrasser.
Je n’emploie pas le verbe nier par hasard. Pendant toutes ces années,
je ne signais pas Nimier, mais Ni(mi)er. Je traçais à la
place du m une barre bien droite, et le i disparaissait aussi, emporté
par le mouvement de la main. »
S’étant essayée au théâtre et à
la chanson, la fille de l’auteur du célèbre Hussard
bleu opte à son tour pour le roman, « forme généreuse
à ceux pour qui vivre ne va pas de soi ». L’avantage
de l’écriture, c’est qu’en nommant on se débarrasse
du caractère pesant du monde : on l’allège, et «
pour quelques phrases écrites noir sur blanc, c’est un soldat
de plomb qui se remplit d’hélium ». Dans ses rêves
éveillés, Marie Nimier imagine les hussards de son père
s’envolant nonchalamment par-dessus les toits : de toute manière,
« la légende est tenace qui laisse son empreinte en des lieux
où la réalité n’a pas de prise »…
Corina MERSCH
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